Thomas MORE

thomas moreNous avons souhaité ouvrir cette rubrique par un hommage en forme de clin d’œil. Choisir un Anglais pour incarner l’esprit européen ne manque pas d’une certaine audace. Il ne s’agit pas ici de rappeler la vie de Thomas More (1478-1535), chancelier du roi Henri VIII, mais aussi philosophe, historien, homme de lettres, théologien, érudit… bref, un humaniste accompli, ami des meilleurs esprits européens de son temps.

En opposition à la tyrannie politique et spirituelle d’Henry VIII, ce grand juriste a préservé sa liberté de pensée. Il a dit non aux caprices du souverain. Esprit libre, il a payé de sa vie son indépendance. Homme de foi, il n’a pas tremblé devant la mort. Ce qui nous a valu, de la part de cet humaniste convaincu, un dernier trait d’humour anglais, au pied de l’échafaud : « Je vous en prie, Monsieur le lieutenant, aidez-moi à monter ; pour la descente, je me débrouillerai… »

Grand ami d’Erasme, infatigable travailleur, assumant de lourdes charges politiques, il écrit des ouvrages importants qui participent au renouveau de la pensée. La Renaissance est une époque de bouillonnement intellectuel. Depuis la chute de Constantinople (1453) les hellénistes et les latinistes de l’ancien monde byzantin sillonnent les villes d’Europe, avec des manuscrits antiques. Le monde rajeunit. Partout on s’arrache les auteurs classiques. L’Humanisme est un élan qui veut réconcilier les Antiques et les Modernes. L’Europe explore ses racines et s’enflamme pour les notions de liberté, de tolérance, d’indépendance, de libre arbitre, d’ouverture et de curiosité. Les humanistes débattent, sous les yeux de leurs contemporains, par lettres interposées. On est frappé de ce grand tourbillon qui agite les esprits bien avant l’heure du numérique. Certes, l’invention de la typographie (1454), par Gutenberg, facilitera la diffusion des libelles, et la circulation des idées nouvelles.

Depuis Londres, Thomas More participe à ce nouveau courant de pensée. Il correspond avec Erasme, Guillaume Budé. Il étudie Pic de la Mirandole. En 1516, Thomas More fait paraître un ouvrage majeur : L’Utopie. Il invente le mot pour désigner une société idéale. L’auteur s’inspire des récits de voyages de Vasco de Gama et de Magellan pour décrire une île imaginaire où vivent des citoyens heureux. Le narrateur décrit les lois, les coutumes, l’histoire et le fonctionnement économique de l’île. La propriété privée n’existe pas. On reconnaît l’influence de Platon, les idées d’Aristote, et la vie en communauté des premiers chrétiens. Mais Thomas More ne propose pas un programme politique. Il veut simplement livrer une réflexion sur les injustices de son époque, et présenter la plus aboutie des civilisations. A ce titre, on peut dire que l’Utopie est une œuvre visionnaire. Elle ne cessera d’inspirer quantité d’auteurs jusqu’à nos jours.

Utopie : le mot est formé du grec « U » privatif, et de « topos » : lieu. Utopie voudrait décrire un monde « sans lieu ». Mais dans son livre, Thomas More utilise aussi le terme Eutopia, avec le préfixe « Eu », qui signifie : bon. Comment ne pas comprendre qu’il s’agit du « Bon lieu » ? On reste surpris de la vitesse et de la facilité avec laquelle les ouvrages et les idées circulent en Europe. De Rome à Londres, en passant par Madrid et Amsterdam, sans oublier Paris, Cracovie, ou Munich, partout le même enthousiasme, partout le même désir de progrès. Quand il invente l’Abbaye de Thélème, Rabelais s’inspire de l’ouvrage de Thomas More. Il imagine un lieu dédié à l’étude, où chacun possède le sens de l’honneur et de la responsabilité. Une vie collective fondée sur l’assentiment général. Rabelais affirme qu’une société sans contrainte et sans conflit est possible, si chacun de ses membres est libre. « Fais ce que voudras ! ». C’est la devise de l’Abbaye de Thélème. Peut-on croire que l’Europe de la Renaissance était un monde plus ouvert que le nôtre ?