Une naissance inconnue

La nuit… L’Europe tire son existence de la nuit. Nuit de songe, dans le palais du roi Agénor. Nuit de rêve d’une princesse. Nuit du chaos des origines. Nuit des temps immémoriaux. Nuit de l’inconnu. Nuit des mythes et des légendes. Nuit des Titans et des héros. Nuit des pouvoirs antiques. Nuit des chants sacrés, des cultes païens, des croyances ancestrales. Nuit de la vigne et du feu. Nuit des propos d’Hérodote. Nuit des Argonautes à la recherche de l’immortalité. Nuit des peuples barbares. Nuit des forêts et des lacs, des prairies et des montagnes, des collines et des plaines. Nuit des rivages inexplorés. Nuit des caprices du ciel, de la mer et du vent. Nuit profonde, où les marins phéniciens, pour dompter la mer Egée, s’en remettent aux étoiles et voguent vers le couchant. Ereb !

Depuis quand les Européens existent-ils ? Leur mémoire, elle aussi, est enveloppée du manteau de la nuit. La tradition biblique affirme que Noé, à la fin de sa vie, répartit le monde entre ses trois fils. Le déluge avait noyé l’humanité tout entière. Et pour repeupler la terre, le vieux Noé partagea les trois continents du monde connu. A l’ainé, Cham, il avait donné l’Afrique. Au deuxième, Sem, il offrit l’Asie. (Sem est l’ancêtre des sémites). Au troisième, il avait réservé l’Europe. Son nom était Japhet. Mais une confusion volontaire, à la Renaissance, avait affirmé que ce dernier fils n’était autre que Japet, le Titan, père de Prométhée. Ce lien volontaire entre la Bible et la Mythologie permettra au grand Bossuet d’écrire, dans son célèbre Discours sur l’Histoire Universelle, adressé au Dauphin : que « Japhet qui a peuplé une grande partie de l’Occident y est demeuré célèbre sous le nom fameux d’Iapet ».

L’Europe est née dans la nuit. A quel moment a-t-elle vue le jour ? A partir de quand ses habitants se sont-ils reconnus ? Sur le continent, les premiers à se savoir différents sont incontestablement les Grecs. Avant eux, plusieurs civilisations se sont succédées, Erectus, Néanderthal, Sapiens, Minoens, Mycéniens, Etrusques… mais aucune ne correspond encore à ce que va devenir l’Europe. Les Grecs sont nos aînés. On ne peut pas dire qu’ils se sentaient Européens, au sens où ce mot est accepté aujourd’hui. Mais à force de combattre les armées des empires voisins, ils ont développé une forme de conscience propre. Les récits de la Guerre de Troie nous livrent un monde de cités Helléniques coalisé contre les invasions des empires asiatiques. Ce que nous unit est plus fort que ce qui nous divise. Les Grecs ne sont pas vraiment unis, mais ils sont rassemblés. Un esprit de famille en quelque sorte. Contre qui ? Contre les Mèdes, les Perses, les Assyriens, les grandes civilisations fluviales du proche Orient.

Au début du V° siècle avant JC, une série de batailles va sceller le destin de la culture occidentale. On appelle Guerres Médiques cet enchainement de luttes contre l’antique Empire Perse. La célèbre course de Marathon doit son nom au premier épisode d’un long feuilleton. Sur la côté Attique, les Hellènes remportent une victoire décisive sur les armées de Darius, grâce au génie de leur chef Miltiade. On expédie un messager pour prévenir les Athéniens. Le malheureux Euclès meurt d’épuisement après son arrivée. Pour commémorer ce lointain événement, lors des Jeux Olympiques de 1896, l’académicien Michel Bréal, ami de Pierre de Coubertin, imagine de faire courir les athlètes entre la plage de Marathon et la colline Pnyx, au centre d’Athènes. Il vient d’inventer « la course de Marathon ».

Le deuxième épisode est un exploit qui retentira dans tout le monde antique. La scène est au pied d’une falaise de sources chaudes : les Thermopyles, qui signifient : « Les portes chaudes ». L’endroit est austère. C’est un passage étroit entre les montagnes et les marais. Il s’agit de protéger la route qui conduit à Athènes. Ce théâtre sinistre accueillera l’un des plus haut fait de guerre de notre civilisation. Mille soldats Grecs, 300 hoplites de Sparte et 700 hoplites de Thèbes, vont résister jusqu’à la mort face aux soldats de Xerxès qui sont plus de 200 000. A leur tête un chef héroïque, le roi de Sparte, Léonidas en personne, qui préféra la mort au déshonneur. Il incarnera pour des générations, l’exemple du héros antique, capable de sacrifier sa vie pour défendre ses valeurs et sauver l’indépendance de son royaume. Vivre libre ou mourir.

Le dernier épisode important se déroule en mer. Il s’agit de venger sur les flots la triste défaite des Thermopyles. Contre l’avis de tous, le stratège Thémistocle propose un plan audacieux. Puisqu’on ne peut plus battre les Perses sur terre, il faut leur couper les vivres et anéantir leur flotte. La meilleure solution est de les attirer dans le détroit de Salamine afin de réduire l’avantage numérique des ennemis. Une fois bloqués entre les rochers, il fait le pari que les navires ne pourront plus manœuvrer à leur guise. Jeu gagnant. Les bateaux sont si nombreux qu’ils finissent par se gêner, s’entrechoquer, puis se font éperonner par les solides trières grecques. Salamine est une victoire écrasante. Coupée de sa flotte et promise à une famine certaine, l’armée de Xerxès choisit de faire demi-tour. Les Grecs ont gagné. Ils sont libres !