Existe-t-il un humanisme musulman ?

L’apparition soudaine de l’Etat Islamique en Irak nous oblige à certaines questions. Existe-t-il un humanisme musulman ? Si l’on entend par humanisme un univers fondé sur la seule considération de l’homme, un monde sans transcendance, on se rapproche alors du terme anglais humanism, formule polie pour exprimer l’athéisme. Et dans ce sens, l’humanisme n’est pas compatible avec l’Islam, ni avec le Christianisme, qui sont fondés sur leur croyance en Dieu.

Si l’on considère l’humanisme comme l’amour des belles-lettres, on trouvera suffisamment d’exemples dans le monde musulman où les conditions sociales ont permis l’émergence d’un tel humanisme: un public raffiné, un goût pour une culture avant tout littéraire. A cet égard, on peut donc appeler « humanistes » certains traits du monde musulman.

Si l’on appelle humanisme cette valorisation de l’homme, centre ou sommet de la création, ayant autorité sur toutes les autres créatures, on trouve des affirmations dans la tradition musulmane du rôle exceptionnel de l’homme. On peut de la sorte parler d’humanisme dans la pensée arabe, de source orientale, iranienne ou grecque. Mais cette vision de l’homme au centre de la création se distingue de la vision occidentale, par sa relation au Créateur. Peut-on donc parler d’humanisme musulman dans ce cas ?

Sans chercher à approfondir ce vaste débat, il est intéressant de remarquer que la différence centrale, entre l’humanisme européen et ce qui lui ressemble dans le monde musulman, est aussi une conséquence de la nature des textes anciens qui ont été transmis à l’un et à l’autre. La littérature antique, la poésie épique, tragique et lyrique, n’est pas parvenue au monde arabe, qui s’est attaché à étudier la philosophie et les sciences antiques. Or, c’est la littérature, dans le monde antique, qui véhiculait quelque chose comme une conception de l’homme, avec les modèles de son excellence, par rapport aux dieux, à la nature, à la cité. Cette vision de l’homme, qui est un des ferments de la pensée occidentale, n’a pas prospéré face à la gravité du message coranique.

Il n’est donc pas interdit de penser que l’humanisme est une période précise de l’histoire, un courant culturel située à la Renaissance, caractérisé par un immense appétit de savoir, inspiré des textes de l’Antiquité Greco-Romaine, qui a fait bouillonné l’Europe, comme un chantier d’idées tumultueux et désordonnés, dont la lointaine conséquence est la construction contemporaine de cette communauté de destins, à laquelle nous appartenons aujourd’hui. L’humanisme de nos pères était animé par une vision du monde, propre à l’histoire de l’Europe, la volonté d’établir un langage universel, bâti sur le respect des valeurs qui font le ciment de la grande fraternité humaine.

(D’après le livre de Rémi Brague : Europe, la voie romaine / Ed. Gallimard. Coll. Folio)